Marc 6, 45-52

Croire en un Dieu de nos traversées…

Que d’éléments étranges voire dérangeant dans ce passage de l’évangile selon Marc ! une succession de données dont on peinerait à comprendre le lien entre elles ! Enumérons les questions qui viennent à l’esprit à sa lecture :
Mais, avant, revisitons la traditionnelle « hâte » de l’évangéliste Marc : « aussitôt » ! Il n’y a jamais de temps à perdre avec Jésus mais pourquoi cette hâte ?! Surtout ne pas s’installer : les choses se sont bien passées, même très bien passées car, après s’être plaint du « manque » il y a eu surabondance de temps donné, d’enseignements livrés, de pain partagé et de poissons distribués à ne plus pouvoir en dénombrer la quantité qui restait ! Alors, la tentation est grande de s’installer dans cet instant de gloire ! Les disciples s’enthousiasment, la foule aussi… voilà enfin une manifestation messianique comme on les voudrait ! Mais, voilà que le terme employé par Marc est non seulement étonnant mais assez vigoureux : Jésus « oblige » ses disciples… Nous pourrions bien le visualiser en train d’insister auprès d’eux pour qu’ils quittent ce lieu de fête rapidement sans même prendre le temps de savourer cette soudaine notoriété ! Et, cette fois-ci, ils ne semblent même pas avoir le choix ! Jésus veut sans doute les protéger d’un double danger : celui représenté par Hérode qui en apprenant le succès du partage des pains risque de réagir non moins violement qu’au paravent ! C’est pourquoi Jésus envoie ses disciples de l’autre côté, vers Bethsaïde, hors de portée du mal que pourrait leur faire Hérode. Jésus, le bon berger, se souci toujours de ses brebis ! Sa compassion est sans fond ! Mais il y aussi le danger que représente une méprise sur le type de messie qu’il est, Jésus. Après ce qui s’est passé lors du partage du pain et des poissons, la tentation serait grande d’en faire un nouveau Moïse qui les libèrerait de toutes les formes d’oppression que vit le peuple par rapport aux différents pouvoirs : celui des romains, celui d’Hérode, celui des grands prêtres… Cette promptitude et cette obligation montrent bien la détermination de Jésus à ne pas se laisser piéger dans un « fake » qui ne corresponde pas à sa véritable identité de Fils de Dieu tout livré à l’humanité.

Et, la suite du récit n’est pas moins déroutante : « Il leur dit adieu, et s’en va sur la montagne prier » selon la traduction de sœur Jeanne d’Arc. Alors, tout d’abord, Jésus envoie les disciples d’un côté et lui, il part de l’autre ! Même s’il est dit qu’ils doivent le « précéder », nous pourrions avoir l’impression qu’il expose quelque peu ses disciples tandis que lui se réfugie dans la sécurité de la montagne ! Mais, assurément, Jésus n’est pas de ce genre-là ! Et nous le verrons plus loin ! Pour l’instant il s’agit de gérer les foules laissées un peu dans leur sidération de ce qui vient de se passer. Et la traduction de sœur Jeanne d’Arc met en évidence quelque chose qui n’apparait pas dans la traduction liturgique : à la place du verbe « congédier » ce verset 46 est bien traduit de la manière suivante : « Il leur dit adieu, et s’en va sur la montagne prier ». Jésus leur dit « adieu » et les foules sont, elles, renvoyées dans leur quotidien, comme à « en Dieu ». Une fois profondément nourries, dans tous les sens du terme, Jésus veut que ces hommes et ces femmes reprennent leur autonomie : il ne veut pas d’une foule soumise à sa domination, mais que chacun, chacune fasse un chemin intérieur, que chacun, chacune soit un acteur responsable de sa croissance « en Dieu ». Il y a là quelque chose de vouloir éviter une relation violente où le maître est vu comme le « tout-puissant » et la foule se soumet à sa domination quelle qu’elle soit !

Nous pouvons poursuivre notre repérage d’étrangetés dans ce texte en soulevant la détermination avec laquelle Jésus se retire par la suite pour prier. Peut-être avait-il, lui aussi, troublé par ces évènements, besoin de faire le point ? Il devait être habité par un sentiment ambigüe fait à la fois de la joie d’avoir pu manifester la présence de Dieu au milieu de cette foule un peu perdue, désorientée, assoiffée de sens, et le désir de prolonger cet instant, de le savourer un peu plus longuement. Et, en même temps, Jésus devait être lucide sur le danger et la tentation qu’est cet enthousiasme. Cela fait sens aussi pour nous aujourd’hui ! Si Jésus se retire pour prier dans le silence et la solitude, en essayant de se tenir au plus près du Père sur la montagne, lorsque la tentation se tient à la porte de son cœur, combien plus devons nous faire de même et acquérir ce réflexe de nous en remettre à Dieu, en Dieu, lorsque nous sentons que la tentation peut avoir prise sur nous, et avant qu’elle n’ait prise sur nous !

Enfin, pour clore cette péricope, changement de décor ! Nous voici revenus à la première scène avec cette différence que si nous nous retrouvons dans le décor de la mer et plus de la montagne, avec les disciples, et plus avec les foules, dans la barque et plus marchant sur la terre ferme, le temps s’est écoulé également de ce côté du décor ! Cependant, c’est le temps d’un drame qui se joue ici et maintenant : le soir est venu, l’obscurité aussi. Les disciples sont plongés dans les ténèbres de l’incompréhension, du manque de confiance, d’une foi ébranlée… La barque est au milieu de cette mer de forces obscures qui habitent les disciples. Tout semble leur être contraire : le vent, l’espérance, la force de lutter. Ils s’épuisent à ramer. Jésus n’est pas avec eux, ils ne sont pas avec lui. Pourtant, n’ont-ils pas eu l’honneur d’être co-acteurs d’une extraordinaire manifestation de la présence de Dieu ? Ce goût de la gloire qui se faisait sentir, pourquoi Jésus l’a-t-il comme aussitôt fait disparaître en même temps qu’il les éloignait de la rive de leurs soudaines sécurités et gloire? Face à la violence, à la souffrance, aux assauts de tous genre des forces du mal, ne rêvons nous pas, nous-même, d’un Dieu qui viendrait tout résoudre, nous donner raison ? Tel est bien le combat que sont en train de vivre les disciples : renoncer à « un dieu-lampe-d ’Aladin » et à une « success story » facile sur le chemin de Dieu !

Jésus, lui, a prié. Il a prit distance avec tout ce qui pouvait l’attirer loin de l’essentiel. Il est seul, « monos », unifié, les pieds sur la terre ferme. Il est possible de percevoir une solidité en lui face à la « liquidité » qu’affrontent les disciples, c’est pourquoi il peut marcher sur la mer, c’est-à-dire dominer et faire face à toutes les forces contraires à Dieu que symbolise cette mer déchainée. Mais, les disciples, à nouveau regardent mal, de même lorsqu’ils étaient prisonniers de leur inquiétude avant le partage des pains et des poissons. Leur regard est brouillé par leurs émotions. Ils croient voir un fantôme, sont effrayés. Et Jésus à nouveau ne peut les abandonner. Il ne peut les laisser se noyer dans leur imaginaire. Il rétablit la relation avec eux par la parole, les rassure, les apaise, les invite à ne pas avoir peur. De même, Jésus prend soins de nous lorsque nous traversons ces tempêtes intérieures, il ne nous laisse pas tomber, il monte même avec nous dans la barque comme celui qui est présent à nous : « …c’est moi… », à chaque instant de notre existence, et bien plus au sein de nos tempêtes !

Un commentaire

  1. M. Michel RAMBERT

    Merci pour ce commentaire.
    merci de nous rappeler dans un langage actuel que le Seigneur ne nous laisse pas nous noyer dans nos imaginations parfois galopantes

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