Joker

Joker de Todd Phillips avec Joaquin Phoenix, une lecture

Cette lecture s’adresse à ceux qui ont vu le film. Nous nous gardons de donner un avis sur sa qualité ou sur la performance de Joaquin Phoenix. Ce qui nous a surtout intéressé dans ce film c’est sa manière de traiter un certain décalage et ce à quoi il pourrait aboutir. Le décalage dont il s’agit n’est pas principalement celui entre le Joker et les autres, entre lui et le monde, mais celui entre Arthur et Happy, ou entre Arthur et le Joker, ou entre Arthur et le clown. Bref, le décalage est d’abord celui entre la personne qui voudrait parler ou agir et ce qu’elle arrive à dire ou à faire. Un décalage que personne ne respecte, duquel tous profitent et se moquent. Arthur en a conscience.

Ce décalage disparaît vers la fin du film. Arthur semble unifié. Le film est une sorte de montée, d’évolution, de progression, vers le seul acte, vers le passage à l’acte qui s’impose à Arthur comme l’unique issue. Il n’y a, il nous semble, qu’un seul meurtre dans le film, celui que l’on ne voit pas, celui qui a lieu à la fin. Nous le reconnaissons aux traces rouges que laisse Arthur sur le sol de l’asile. Tout le film retrace ce qui se passe dans la tête de celui qui, à la fin, commet un meurtre. Ce qui se passe n’est raconté qu’aux spectateurs. Aucun personnage du film ne l’entend, aucun d’eux n’est au courant de ce qui se déroule dans la tête de « Happy », d’où le meurtre. La seule scène qui a lieu dans la réalité c’est la scène finale. Ainsi, il nous semble qu’il n’y a nulle invitation au meurtre ou à la violence dans le film, mais, peut-être, pourrions-nous le recevoir comme une mise en garde ou un appel.

Les escaliers que Joker monte difficilement, à plusieurs reprises, peuvent symboliser la difficulté à ce qu’une parole monte en nous. De plus, même lorsqu’elle arriverait à monter, elle risque de ne rencontrer que le vide : la boîte aux lettres est toujours vide. Parler est toujours difficile. L’homme parle comme il peut, comme il sait, c’est-à-dire, souvent, maladroitement. Et lorsque sa parole, tâtonnante, fragile, se heurte à l’impossibilité de créer un lien, lorsqu’elle tombe par terre et n’est recueillie par personne, il risque de vouloir la rejoindre. Un homme qui n’a jamais été entendu, et qui n’a jamais été appelé par son nom, risque de tomber assez facilement dans la déchéance (Arthur descend les escaliers en dansant). Il risque de croire que ne demeure pour lui que le meurtre, cet acte qui pourrait l’unifier et lui éviter la souffrance de la déchirure entre son corps, debout, et sa parole, son corps autrement, bafouée, humiliée, et qui n’est recueillie que par le vide.

Un commentaire

  1. Ce film est une petite merveille. Voici ce qui se passe quand on délaisse l’homme, l’humilie, l’écrase et le réduit à rien…
    Voici un film en plein succès, grâce à la figure du Joker qui renvoie au si célèbre Batman (que nous découvrons enfant en Bruce Wayne). Joker va naître au meurtre, comme seule issue de la maltraitance humaine alors que Batman va naître comme seule issue de la violence humaine.
    Ce film est certainement un succès en raison de la figure du Joker, les racines du méchant.

    Mais je suis fortement interpellée. Ce film nous montre ce qui peut arriver inexorablement quand le pauvre, le petit, l’humilié est écrasé tant matériellement que psychologiquement. Plusieurs fois, Arthur Fleck est écrasé, bien qu’il ne cesse d’être en vérité dans ses relations; plusieurs fois, il essaie un retour en société…mais il est rejeté: licencié, sans soin médical, frappé, humilié…
    Un film à voir, au delà de de l’intérêt pour les héros de cette fiction

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