La Marguerite

« Il (elle) m’aime, un peu, beaucoup, passionnément, à la folie, plus que tout, pas du tout. »
« Aïe, aïe, aïe, aïe, aïe, aïe, AÏEEEEE ! Pourquoi est-ce à l’une de nous que vous vous en prenez chaque fois que vous désirez savoir si vous étiez aimés ou pas ?! Il y a plein d’autres fleurs, avec des pétales à la fois plus grandes et plus nombreuses ! Nous faisons partie de presque toutes vos histoires d’amour sans que jamais vous ne nous ayez correctement conviées. Croyez-vous vraiment que c’est normal de nous tordre à chaque fois le coup et de nous arracher une à une les pétales, juste pour savoir si l’on vous aime ou pas ? ! D’un côté vous nous donnez trop d’importance, croyant que nous avons la réponse à une telle question, de l’autre, une fois que vous avez eu ce que vous voulez, vous nous jetez par terre, nues, exposées, à la merci des pieds des passants et des rustres. POURQUOI NOUS ?! Nous avons envie de disparaître à vos yeux, de rejoindre les invisibles et les bons à rien pour protéger notre dignité et rester descentes, vêtues de nos pétales et debout sur nos tiges, auprès d’autres fleurs que souvent vous ne voyez pas.

« Bienheureuses êtes-vous, vous, les invisibles parmi les fleurs. Vous venez au monde, vous vous épanouissez, vous vieillissez et vous vous flétrissez sur pied, sans que personne ne vous mutile et ne vous arrache à votre monde. Quant à nous, les fleurs visibles, elles sont à peine croyables les histoires de nos vies ! Pour nous, les marguerites, rien par exemple que parce qu’une femme est amoureuse, l’envie, la jalousie, la discorde, la colère, la honte et la mort viennent souvent secouer notre entourage. Nous passons notre vie à prier : « s’il te plaît, Seigneur, pas moi, ni ma fille, ni ma mère, ni ma sœur, etc. ! » Mourir en paix est le miracle que chacune de nous implore.

« Cependant, pour être honnête avec vous, il y a cette légende que l’on transmet d’une génération à l’autre ; elle raconte la première fois qu’une marguerite avait été sacrifiée et comment cette expérience avait éveillé le vrai désir et la foi de tant d’autres en un autre miracle, plus grand, plus beau que le premier : la grâce d’être effeuillée par les mains d’un être humain amoureux.

Paysanne, La Marguerite, de William Morris Hunt, huile sur toile, 1852.
Paysanne, La Marguerite, de William Morris Hunt, huile sur toile, 1852.

Aucune n’est revenue des morts pour nous le confirmer, mais cette légende vient souvent interroger et transformer notre prière. Si vous passez un jour à côté de nos champs, et que par chance vous percevez une sérénité, sachez que cette légende est dans l’air et que son récit a vaincu la peur de beaucoup d’entre nous. Je ne viens pas ainsi vous encourager à nous massacrer ! Je viens juste vous interpeller. J’espère, dès à présent, qu’à chaque fois que vous allez tendre la main vers l’une de nous pour l’effeuillez, vous allez d’abord vous demandez si votre amour vaut vraiment la peine de sacrifier cette marguerite-ci, et pourquoi… »

À toutes les marguerites sacrifiées sur l’autel de nos amours : « Salut ! »

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