Le tapis

Imprimerie Clamaron-Graff, Paris, 1909 

« Des pieds grossiers ne doivent jamais se poser sur de tels tapis, c’est ce qu’a prévu la loi primordiale des choses. » Il s’agit pour Nietzsche du tapis des plus hauts problèmes, qui « repoussent sans pitié tous ceux qui les approchent sans être prédestinés à leur solution par la hauteur et la puissance de leur spiritualité[1] ».

Je ne sais pas pour ce tapis là mais je sais, pour tous les tapis que j’ai connus, qu’ils n’ont jamais repoussé personne. Il n’y a pas de tapis plus noble que d’autres, et les « pieds grossiers » peuvent se poser sur le tapis qu’ils désirent, parce que – c’est un secret – à ce contact, ces pieds peuvent être transformés !

Je ne raconte pas des histoires ! Un tapis peut transformer les pieds qu’il touche ! Comme la parole, qui touche souvent le cœur et le déloge, ainsi un tapis peut toucher les pieds et les transformer.

Ne l’as-tu pas fait un jour ? Tu étais là, je te confondais avec le sol, tu n’avais de rôle pour moi que celui de recouvrir le carrelage et de protéger du froid, celui de décorer la pièce, de régaler le regard par tes couleurs, de rassurer les habitants de notre maison sur leur avenir et de faire du salon un espace accueillant et chaleureux pour tout visiteur.

Umberto Brunelleschi (1879-1949), Affiche

Mais un jour, et après une longue absence, je t’ai retrouvé. Je rentrais d’un long voyage, les pieds couverts par la poussière des jours et des traversées. Je les ai à peine posés sur toi que tout est tombé. Tu m’as projetée dans mon enfance, tu as redonné à ma mémoire son innocence et tu as secoué la poussière de mes pieds. Tu as recueilli en toi leur fatigue, leurs déceptions, le poids qu’ils portaient. Puis, avec ton habituelle douceur tu les as caressés et tu leur as rendu ainsi leur vitalité.

J’ai découvert ce jour-là que tu avais toi-même une mémoire, celle de ceux qui t’ont fabriqué, celle aussi de ma mère qui t’as tant de fois nettoyé, celle de nos discussions autour du feu de la cheminée, celle de nos échecs, de nos réussites, de nos amours, de nos peines et de nos joies. Tu te souvenais même de nos silences et de nos rêves.

Ta mémoire et ta manière de la porter ont parlé à mes pieds et les ont transformés. Ils ont compris qu’ils peuvent eux aussi avoir ta mémoire ainsi que ta manière de la porter. Tu te souvenais de tout, tu t’es un peu usé et tu avais même acquis avec l’âge quelques trous, mais tu continuais à nous protéger du froid, à nous offrir la chaleur d’un foyer et d’une mémoire apaisée.
Que les souvenirs des années et les rides de nos traversées puissent demeurer dans notre chair comme ils pourraient se poser sur un tapis usé, vieux, heureux et paisible.


[1] Nietzsche, Par-delà bien et mal, Aphorisme 213

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