Jean 19, 25-27

La vie dans la mort

Enluminure du Maître de Rohan, Dieu, la Vierge et saint Jean devant le Christ mort, v. 1420. Manuscrit latin (9471), Les Heures de Rohan, BNF, Paris.
Enluminure du Maître de Rohan, Dieu, la Vierge et saint Jean devant le Christ mort, v. 1420. Manuscrit latin (9471), Les Heures de Rohan, BNF, Paris.

« Elle est debout près de la Croix » chantons-nous dans le Stabat Mater ; « debout » signifiant « vivante ». Non pas que la Mère de Jésus soit plus forte, plus détachée, plus impassible que nous autres si fragiles … mais, c’est à l’ombre de la Croix, qu’elle reçoit la vie d’un nouveau fils et qu’elle va apprendre à être la mère d’une multitude.

J’aime la lecture des douleurs de la Vierge que fait le Maître de Rohan, dans son Livre des Heures, parce que la mère de Jésus y est très humaine, vraiment accablée et douloureuse … et pourtant, d’une certaine façon, toujours debout.

On peut y voir sur fond de nuit bleue cobalt, le scintillement d’étoiles et d’ailes d’anges dorés, comme un manteau de miséricorde sur quatre personnages, ordonnés en rayons et formant en demi-cercle, un éventail de la posture allongée à la position debout, du sol au ciel, couché sur la terre à assis dans la gloire des Cieux, de mort à vivant. Tout un dégradé d’attitudes, celle de l’homme et du divin se rencontrant.
La scène se situe juste après la déposition de la croix, juste après les dernières paroles de Jésus : « Femme, voici ton fils » (v.26) et « Voici ta mère » (v.27), deux courtes sentences qui vont arracher et projeter la mère et le nouveau fils, dans un avenir de vie et de fécondité.
La position basse est celle du fils, mort et couché à même la terre, yeux clos, corps abîmé d’où le sang coule, assumant son humanité dans le mystère de son Incarnation, jusqu’au bout.
Puis, se tient la mère flageolante, le visage tournée vers la mort, les bras ballants et impuissants à essayer de retenir la vie, à la mort qui lui vole son fils premier né.
Derrière la mère de Jésus, se tient le disciple, la retenant de toutes ses forces, le visage résolument tourné vers la vie, à la manière d’Étienne contemplant, dans les cieux ouverts, la gloire du Fils assis à la droite du Père. Que certains lisent dans son regard des reproches, du mécontentement ou du défi, peu importe, le disciple est dans la bonne direction.
Le dernier visage terminant la composition est celui du Père Créateur et miséricordieux, tenant la terre de sa main gauche, et bénissant de sa main droite, scrutant la terre et les drames des hommes : « j’ai vu la misère de mon peuple » (Ex 3,7).
La Croix, plantée au beau milieu de la composition, comme un cinquième personnage, tient tout l’équilibre de cette dynamique. Elle seule se tient « debout », parfaitement verticale, dans un équilibre stable par son montant horizontal, parallèle au corps couché du Christ. Parfaitement horizontale et parfaitement verticale, elle est, à la fois, ces deux mouvements, assumant mort et vie, ténèbres et lumière, souffrance et grâce, et autorisant de ce fait, toutes les expressions de la désespérance à l’espérance, par son éclatante victoire qui semble murmurer : « dans le monde, vous avez à souffrir, mais courage ! Moi, je suis vainqueur du monde » (Jn 16,33).
La mère reste debout, par ses Fils : par la parole du Fils unique, par la compassion du disciple, serviteur de la miséricorde, soulevant sa mère ployant sous le fardeau et la prenant, à cette Heure, chez lui.

« En toute circonstance, nous sommes dans la détresse, mais sans être angoissés ; nous sommes déconcertés, mais non désemparés ; nous sommes pourchassés, mais non pas abandonnés ; terrassés, mais non pas anéantis. Toujours nous portons, dans notre corps, la mort de Jésus, afin que la vie de Jésus, elle aussi, soit manifestée dans notre corps. » (2Co 4,8-10).

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