Matthieu 22, 1-14

Grâce et Gratitude

© Soulage

Dans la parabole qui nous interpelle aujourd’hui, le refus des invités dénote certainement un rejet de l’autorité de celui qui les convie : ils ne le reconnaissent pas comme leur roi parce qu’ils ne l’ont pas choisi. Ils demeurent centrés sur ce qui leur appartient – leur « champ », leur « commerce » – ils demeurent enfermés dans leur monde de rendement et d’efficacité, plus encore dans des relations qu’ils entendent maîtriser de bout en bout. Dans une telle position, pas de place pour la gratuité d’une invitation à la fête de l’alliance : ce refus traduit une méconnaissance du don de grâce et surtout du Donateur.

Cependant cette grâce ouverte aux premiers choisis est vraiment le signe d’autre chose : une persistance du don que nul refus ne saurait arrêter, une surabondance du don qui veut s’étendre à la multitude à partir de l’appel singulier de quelques-uns. Et si ce Roi se révélait Père de tous ? Si son désir, au-delà de toute convention, était d’ouvrir sa joie, la joie du Royaume, à tous les enfants de Dieu dispersés ? La méconnaissance de la grâce se double ici d’un mépris des autres : de ceux que l’on considère comme indignes ou impropres à participer à la fête du Fils du Roi. Et, de fait, la violence du refus des premiers invités va jusqu’au meurtre, car il n’est pas concevable que je partage mon héritage princier avec des va nu pieds… « Ces serviteurs s’en allèrent par les chemins et rassemblèrent tous ceux qu’ils trouvèrent, mauvais et bons » (10). L’entrée dans l’espace des noces de l’Alliance ne dépend plus d’une appartenance légale, officielle, conventionnelle ; elle dépend de la générosité et de la bienveillance sans limite de Celui qui appelle. Telle est l’autorité de Jésus, contestée par le refus de ceux qui s’estiment « justes » : l’autorité du suppliant ! « Tout est prêt, venez aux noces » (4).

Face à cette autorité paradoxale, une autorité qui ne s’impose pas mais qui attend une libre réponse de chacun, nous pouvons comprendre l’expulsion scandaleuse de l’invité négligent : « Comment es-tu entré ici sans avoir de vêtement de noce ? » (12).

De quelle parure nous revêtons-nous en présence du Père ? Face à l’autorité de Jésus le suppliant, Envoyé du Père, seul le vêtement de libre gratitude peut nous donner accès à l’espace du Royaume !

« Nous sommes si lents à faire à Dieu le don absolu de nous-mêmes que nous n’en finissons plus de nous préparer à cette grâce. Il nous semble que nous donnons tout à Dieu. Or nous ne lui offrons que les revenus et les fruits, tandis que nous gardons pour nous le fonds et la propriété. Curieuse manière, en vérité, de rechercher l’amour de Dieu !  Nous voulons le posséder en peu de temps, et, pour ainsi dire, à pleines mains. Nous n’en finissons jamais de faire à Dieu le don absolu de nous-mêmes. Aussi, il ne nous donne pas tout d’un coup un tel trésor. Plaise au Seigneur de le répandre en nous goutte à goutte… (Thérèse d’Avila, Vie 11,1-4)

Un commentaire

  1. Merci mes très chères sœurs pour votre méditation quotidienne qui alimente notre réflexion, la fortifie ou la déconstruit pour mieux s’ajuster à ce chemin intérieur si étroit. Merci à sœur Frédérique pour son commentaire. J’aimerais vous, lui, soumettre deux réflexions.
    La première pour souligner, la Grâce Sans limite, que témoigne ce texte et qui est si émouvante et si admirable. En effet une lecture attentive mais aussi, et peut-être, mon interprétation me fait dire que ce n’est pas l’habit, et encore moins une limite en Amour de la part du Roi, qui serait en définitif la cause du rejet mais l’obstination à ne pas vouloir se repentir  » l’homme garda le silence ». En effet soulignons que celui, l’unique, qui ne porte pas l’habit de noce, c’est-à-dire une partie au moins de chacun de nous, le un renvoie à la multitude, est appelé « mon ami ». A cette Sollicitude, précédée de toutes les autres y comprises celles où les serviteurs ont été agressés, voir tués, l’homme ne répond pas. Il me semble que c’est cette absence de réponse qui au final condamne « cet homme » et non pas le Roi.
    Par ailleurs formidable témoignage d’humilité de Saint Thérèse d’Avila, qui déculpabilise, je crois, ceux qui, énamourés, s’efforcent de se conformer à la Parole mais qui se sentent bien faibles dans la foi et pauvre en amour. Ceux-là malgré toute la compréhension dont témoigne sœur Frédérique ont le courage de reconnaître qu’ils ne cèdent, ou que très difficilement et de façon instable, ni le fond, ni le titre de propriétaire, mais simplement du goutte à goutte, et que les fruits, leurs richesses, sont le plus souvent détournés pour leur propre gloire ou retardés par leur impatience*. Pour cette catégorie de croyants c’est un déchirement mais aussi, peut-être l’expérience incontournable, douloureuse de se découvrir soi-même et se rendre à l’évidence que l’homme ne peut pas se sauver par lui-même.( l’épreuve = les preuves) Toutefois cette expérience profonde et l’acceptation de cette impuissance, de cet emprisonnement, de cette obscurité sont vraisemblablement le plus sur chemin pour nous guérir définitivement de notre orgueil et amener la Lumière à s’unir à nous, à élever notre âme au rang et au titre glorieux d’épouse et partager la plénitude divine, pour être rendus capables d’aimer comme ce Roi du passage de ce jour.
    Un chemin, une traversée, qui, je pense est très longue et qui peut passer par une très grande souffrance, une très grande solitude. En dehors de la prière, des groupes d’échanges de paroles de témoins, cad passés par cette épreuve, où de religieux accompagnateurs spécialisés seraient d’un grand réconfort et richesse.
    Nb * le bout de l’épreuve, de la patience, le bout du renoncement!

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