Quarante jours, dans le « noir »

Mercredi des Cendres : Matthieu 6,1-18

Il est très difficile de parler de sa prière silencieuse, de partager ses découvertes intimes, de mettre en mots les émotions spirituelles. D’ailleurs, avons-nous à rendre compte de ce fameux espace de secret auquel seul le Père céleste, qui voit avec les yeux du cœur, a accès ?
À la difficulté de mettre en mots, répondent les coups de pinceaux et la recherche de toute une vie à capter la lumière. Le célèbre peintre du noir y réussit bien : le désert et le silence de sa peinture c’est la fidélité à cette couleur « du noir et rien d’autre ».

Matthieu 6,1-18
« Gardez-vous de pratiquer votre justice devant les hommes pour attirer leur regard ; […] afin que ton aumône reste dans le secret ; et ton Père, qui voit dans le secret, te le rendra. […] Pour toi, quand tu veux prier, entre dans ta chambre intérieure, ferme ta porte et prie ton Père dans le secret. Et ton Père qui est là dans le secret te le rendra. […] Pour toi, quand tu jeûnes, parfumes-toi la tête et lave-toi le visage, […] et ton Père, qui voit dans le secret, te le rendra. »

Au premier plan, les larges coups de pinceaux ont déposé l’encre noire en bandes diagonales et horizontale laissant quelques blancs, quelques respirations, quelques vides, quelques silences.

Pierre Soulages, Sérigraphie n°24, 1999, 105 x 75 cm – 94 x 65 cm, BNF Estampes et photographie.

Et, à travers ces heureux espaces, non recouverts, non fermés, non bouchés, non verrouillés, non occultés, se laissent voir en transparence une autre vie, une autre histoire, une autre aventure.
Il y a tout d’abord quelques coups d’encre ocre et aussi le blanc du papier.
La vie en couleur est là, cachée, au secret, derrière le rideau des dynamiques et écrasantes bandes noires.
Et encore derrière, tout derrière la couleur, le vide, le blanc, l’immense espace suggéré par quelques espaces laissés vierges.
La peinture est alors révélatrice d’un autre monde que celui dessiné : celui de derrière le dessin, celui de derrière les apparences, de derrière les évidences. Le monde du cœur, le monde de la chambre intérieure, le monde du silence, le monde de la liberté, le monde de la rencontre avec Dieu, notre Père.

Aujourd’hui, je suis face à un choix : occuper le devant de la scène ou me cacher derrière le lourd rideau opaque du secret. Jésus nous y invite. Soulages nous ouvre l’espace.
Dans la vie spirituelle, il n’est pas question de s’endormir, de se confiner ou de se recroqueviller. Non !
C’est le temps du réveil : se laver le visage à grande eau et se parfumer la tête. À chaque percée sur la toile ou dans l’évangile, c’est un appel au grand large.
Oui ! Notre délivrance est proche.

Sr Nathalie  

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